Le Phare - Le Galiton

L'essor de la navigation a été essentiel au développement des empires coloniaux. La sécurisation des routes maritimes est devenue un enjeu majeur au cours de la seconde moitié du XIXième siècle. Les cotes de France dont l'éclairage a commencé très tôt sont de plus en plus éclairées, le même effort va être fait dans le reste de l'empire colonial. En Algérie, s'installe très tôt une commission chargée de développer l'éclairage de la cote. Dès 1860 et 1861, alors que la souveraineté sur l'ile de la Galite n'est pas encore établie, elle demande la construction d'un phare sur l'archipel. Ce phare servira à l'atterrissage sur le cote orientale de la colonie dans la région de Bône ou de La Calle. Ce n'est que plus de 50 ans plus tard qu'un phare sera allumé. Il semble que la difficulté principale à la construction du phare fut l'appartenance de l'archipel, la France ne souhaitant pas heurtée la Régence. Avant 1881, on ne compte que trois phares sur les cotes de la Régence dont celui de l'île Cani construit suite au naufrage d'un navire britannique. L'île Cani est située à l'Est de la Galite.


Gravure de l'île Cani faite lors de la croisière de la Violante en 1877 (d'Albertis)

Le 23 Septembre 1873, suite aux missions du Capitaine de vaisseau Mouchez et du Capitaine de Frégate Cavelier de Cuverville, le Gouverneur Général de l'Algérie, le Général Chanzy, demande au ministre des Affaires étrangères : de hâter la solution d'une question qui nous intéresse à un si haut point : l'occupation de la Galitte et de Tabarque nous donnant, en temps de guerre maritime, de grandes facilités pour la surveillance du canal de Malte.. Les deux marins pensent que l'installation d'un phare sur la Galite et sur l'île de Tabarka serait un moyen assurer la frontière orientale de l'Algérie, et ce en s'appuyant sur les traités de 1830 et 1832 à propos de la pêche du Corail en Tunisie dont la France a obtenu le contrôle.
Mais, en octobre 1873, le Consul Général de France à Tunis, le Vicomte de VALLAT (1872-1874), suggère qu'en dépit de ces traités l'occupation des iles soulèverait de grandes difficultés. Ce point de vue est confirmé par un précédent consul général de France à Tunis, le viconte de Botmiliau (1867-1870). Ce dernier suggère d'inciter le Gouvernement tunisien a exploité les mines et forêts autour de Tabarka et de lui fournir la main d'oeuvre afin d'arriver à faire valoir les droits de la France à protéger ses intérêts dans la région. En décembre de la même année, le Consul de France à Tunis pense qu'il serait possible d'échanger l'article 5 du traité de 1832 sur la pêche du corail contre une concession pour l'installation d'un phare au moins à Tabarka, sans heurter les autres représentations diplomatiques dans la Régence. Puis il se ravise, pensant que l'Angleterre qui a construit le phare du Cap Bon demanderait à être déchargée de son entretien et que l'Italie hostile aux intérêts français ne tarderait pas à en construire un sur la Galite. En avril 1874, le projet d'installation sur les iles ouest de la Tunisie est remis à plus tard dans l'attente de conditions diplomatiques plus favorables.
(Mémoires et Documents Sous série Tunis, Vol. 9, n°51 Juillet 1874 Note (Iles de Tabarque et la Galite)

Le 10 Novembre 1877, la commission des Phares souligne la nécessité d'installer un phare sur l'île Plane et sur l'une des îles de la Galite. Il est interessant de noter que si l'île Plane est bien rattachée à la Tunisie dans cette décision, il n'en est pas de même pour la Galite qui à cette date reste "res nullius" . La souveraineté tunisienne sur l'île de la Galite sera reconnue de fait quelques mois plus tard (voir histoire). Il faut donc prendre langue avec le Gouvernement tunisien pour installer un phare sur l'île, tout en gardant l'espoir de rattacher la Galite à l'Algérie. L'entreprise sera difficile...

Le 8 aout 1878, une réunion du corps consulaire à Tunis s'est tenue pour discuter d'une augmentation des droits perçus pour l'entretien des phares de la Régence demandée par le Gouvernement du Bey. Les bateaux payaient un droit en fonction de leur tonnage pour assurer l'entretien des phares. Au cours de cette réunion, le représentant français, Monsieur Cassas, soutenu par le représentant Belge et Italien, fait remarquer que l'accord du corps diplomatique à cette augmentation ne sera accordé que si le Gouvernement tunisien s'engage à surveiller le service des feux. En cas de négligence, il dispenserait ses administrés du paiement de tout droit. Il dresse également la situation des phares établis et de ceux qu'il faudrait installer pour sécuriser la navigation dans la Régence :

Phares établis

La Calle (Algérie)
L.N. 36°54
L.E. 6°08
Feu fixe Portée 10 milles

Ile Cani (Tunisie)
L. N. 37°21
L.E. 7°48
Feu fixe Portée 28 milles

Cap Carthage
L.N. 36°53
L.E. 7°48
Phare tournant de 20 s en 20 s à éclats
Portée du feu fixe 15 milles ;
Portée des éclats 26 milles

La Goulette
L.N. 36°49
L.E. 7°58
Feu fixe rouge; Portée 6 milles

Cap Bon
L.N. 37°05
L.E. 8°43
Phare tournant rouge chaque 90 secondes.
Portée 25 milles.

 

Les feux du Cap Carthage, de la Goulette et du Cap Bon forment un éclairage complet pour la baie de Tunis.

Phares à établir

Ile de la Galite
L.N. 37°33
L.E. 6°35
Un phare fixe et scintillant
Portée 22 milles.
Cette apparence empêcherait de le confondre avec le phare à éclipses du Cap de Garde (Bone)(L.N. 36°58 L.E.5°28) dont la portée est de 28 milles.
Le phare de la Galite avec une portée de 22 milles atteindrait la côte d'Afrique. Son cercle lumineux tangenterait presque avec celui du Cap de Garde et de l'ile Cani.
Le Gouvernement Français s'est occupé déjà de l'éclairage de l'ile de la Galite, dont il conteste la propriété au Bey de Tunis. Ce serait au Gouvernement Français bien plus qu’à celui du Bey que la construction de ce phare devrait appartenir. La construction du phare par la France trancherait cette question qui a une grande importance.

Iles Kuriat
L.N. 35°48
L.E. 8°42
Un feu fixe blanc varié par des éclats de 1m en 1m. Portée 20 milles.
Ce feu dont la création est exigée par les besoins de la navigation générale servirait aussi pour prendre les mouillages de Sousse, Monastir et Menda.

Ras Kapoudian
L.N. 35°09
L.E. 8°53
Feu à éclipses totales de 30 s en 30 s Portée 18 milles.
La portée de 18 milles ferait intersecter le cercle lumineux avec celui du feu qu’on devrait placer sur :

Ile Karchenak (à l’extrémité Est de l’île)
L.N. 34°49
L.E. 8°59
2 feux superposés Portée 10 milles.
Ces deux feux donneraient la sécurité désirable pour atteindre

Sfax
L.N. 34°44
L.E.  8°26
2 feux superposés Portée 10 milles

Ras Tugeurmeux (Extrémité Nord de l’Ile Djerba)
L.N. 33°50
L.E. 8°43
Un phare fixe blanc varié par des éclats rouges de 1m en 1m
Portée 21 milles

Après ce feu les navires rencontreraient sur la côte de Barbarie le feu de Tripoli tournant de 1m en 1 mte.

Début 1879, la décision de construire un phare sur un des îlots de l'archipel est prise par la commission chargée de l'éclairage des côtes de l'Algérie. La construction sera à la charge de la France. Le 3 Mars 1879, le Ministre des Affaires Etrangères informe le Consul de France à Tunis : Monsieur Roustan, et lui demande d'entreprendre les démarches nécessaires pour que les autorités tunisiennes accepte cette décision et que leur représentation sur l'île facilite le travail de l'équipe à envoyer sur place pour mettre en place le projet. La réponse tunisienne arrive rapidement, le 26 mars. Le Premier Ministre du Bey indique que la Tunisie prendra à sa charge la construction du phare, pourvu que la France fournisse l'optique, le plan du phare et détermine sa position. Le Consul de France pense que la réponse est dictée par l'antécédent de la construction du phare du Cap Bon par les Anglais qui y ont imposé un gardien Anglais à la charge du Bey, mais également par l'action de puissances étrangères (l'Italie) qui craignent une main mise française sur l'archipel.

Les 5 et 15 novembre 1879, deux réunions se tiennent pour discuter des caractéristiques et de l'emplacement du phare. Les objectifs sont d'assurer la grande navigation venant de l'Ouest et du Nord et qui passe très souvent entre l'île et la Sardaigne, et de renforcer la sécurité des navires croisant le long des côtes africaines. Le souhait est donc de combler le trou entre le phare de la Calle et celui de l'île Cani distant de 90 miles. Il est également souhaitable de pouvoir éclairer au-delà de l'écueil des Sorelles distant de 18 miles. Il est décider qu'un feu de premier ordre doit être placé sur la Galite. Il suffira ensuite de modifier celui du Cap Rosa, qui passerait de 4ième ordre à 1erordre pour réaliser un éclairage satisfaisant des cotes Est de l'Algérie. Un feu de troisième ordre dans la région de Bizerte connecterait l'ensemble avec le phare de l'île Cani.
Un phare de cette puissante entraine de forte dépenses d'entretien, il est donc nécessaire de le doter de plusieurs gardiens et ce d'autant plus qu'il est éloigné des zones de ravitaillement.
Compte tenu de la portée souhaitée, ce phare doit être placé à une altitude d'au moins 80 m plus ne pas avoir à construire une tour trop élevée. Mais, le phare ne doit pas être à plus de 150-180 m à cause des brumes qui prennent les points hauts une grande partie de l'année.

La sécurité maritime est une préoccupation, mais les côtes de la Régence restent insuffisamment balisées. Lorsque les feux existent, leur allumage n'est pas toujours assuré comme le montre une lettre du Commandant du Cassard à propos du phare de l'île Cani, en date du 26 octobre 1880 :

L’appareil du phare des Canis, sans doute par suite de la négligence et de l’incurie de ses surveillants, a des avaries qui diminuent l’intensité de la lumière et la portée du feu. Un sujet anglais, M. Barker, vient d’être récemment nommé Inspecteur des phares.
Maintes fois déjà, des plaintes ont été formulées à l’occasion de ce feu de Canis, dont la surveillance laisse beaucoup à désirer et qui même n’est pas toujours allumé.

De telles situations poussent les Français à vouloir s'occuper seuls du phare à implanter à la Galite.
La Commission nautique instaurée pour étudier le projet propose qu'un phare soit construit sur le Galiton du Sud-Ouest car une phare construit au sommet de la Galite serait souvent inefficace à cause des brumes qui enveloppent l'île durant une grande partie de l'année.
Mais le 4 Février 1881, l'ingénieur E. Dormoy, des Ponts et Chaussées de Bône considère la proposition comme insuffisante à cause de deux secteurs angulaires masqués par l'île principale et qui ne permettraient d'assurer correctement la grande navigation. Il suggère que deux phares soient construits l'un au Sud-Ouest sur les Galitons ou la Galite (point X), l'autre au Nord-Est de la Galite (point Y) ou sur les îlots des Chiens ou Cani.
Ce point de vue est repris la Commission des Phares lors de la séance du 5 Février 1881 :

La commission des phares .... Est en définitive d’avis qu’il y a lieu, pour éclairer l’archipel de la Galite, de construire deux phares, placés l’un et l’autre sur l’île principale le premier au S.O. de cette île, aux environs du point désigné par la lettre X sur le plan joint à la présente délibération, destiné à la navigation qui suit le littoral nord de l’Afrique, le second situé à son extrémité Nord, aux environs du point désigné par la lettre Y sur le même plan, ayant pour but d’assurer la sécurité de la grande navigation transversale de la Méditerranée.
Les emplacements de ces phares doivent être cherchés par des altitudes telles qu’on n’ait à édifier que des tours d’une faible hauteur (15 mètres environ) pour porter les foyers lumineux à 160 ou 180 mètres au dessus du niveau de la mer. Ces tours pourraient être alors exécutées économiquement en maçonnerie de moellons ordinaires en n’employant de pierres d’appareil que là où il le faut absolument.

Croquis des deux phares que
la commission des phares
envisageait de faire construire
sur la Galite en 1881

La dépense fut estimée à 350 000 francs pour une construction de phares sur l'île principale et à 400 000 si l'un des deux était érigé sur un des îlots de l'ouest. La Commission des phares demanda la production d’un projet comportant les deux phares de l’île principale. Un avant-projet fut rédigé en 1883, avec une prévision de dépenses de 393.000 Francs, portée à 500.000 Francs par le service central des Phares dont les conclusions furent adoptées par le Conseil général des Ponts et Chaussées le 10 Janvier 1884.
A cause de la situation financière de la Régence, le projet fut abandonné jusqu'en 1902 ! A cette période, le projet fut repris avec le souhait d'installer sur les Sorelles un balisage.

En 1906, l'ingénieur Georges Joly, en charge d'un dossier sur le balisage des cotes de la Tunisie, après avoir pris en considération l'ensemble des projets antérieurs, proposa de construire un phare sur l'un des Galitons du Sud-Ouest et d'équiper les Sorelles de bouées flottantes lumineuses. Une fois de plus le projet fut repoussé pour des raisons budgétaires, les moyens financiers étant utilisés pour l'acquisition d'un baliseur : l"Eugène Résal" construit à Nantes par l'Etablissement de la Brosse & Fouché Ingénieurs et constructeurs (Prairie au Duc). Deux bouées tronconiques fournies par le service des Phares furent mouillées en Juin 1908, de part et d’autre des Sorelles, mais, par mesure d’économie, on employa de vieilles chaînes des bacs de Bizerte : au cours des tempêtes de l’hiver suivant les chaînes cassèrent ; les bouées partirent à la dérive, et furent recueillies par le baliseur ‘Triboulet’.

Entre 1895 et 1913, les Sorelles n'ont provoqué que la perte du ‘Corinthia’ en 1904, et, la même année, l’échouage de l’ ‘Australia’.

Ce n'est qu'en 1913 que la construction du phare fut à nouveau envisagée. Elle débuta en 1914, après que le gouvernement tunisien inscrit la dépense à son budget 1914.

Schémas du Phare du Galiton : coupes horizontales, vue extérieure, coupe verticale (F14 20297)

Mais, le 23 Décembre 1914, le Résident Général écrit au Ministre des Affaires Etrangères pour lui demander le soutien financier de la France dans le projet conformément à des accords anciens passés avec le Bey.

Mais le travail allait être long, il débutait avec une période difficile pour la Métropole qui devrait assurer sa survie pour les quatre années à venir. Les plans existant, le premier travail fut de construire un chemin d'accès au sommet du Galiton et d'y tailler une plateforme pour accueillir le phare et les habitations correspondantes. Comme le montrent les photos suivantes, il s'agissait d'un travail difficile pour gravir les 158 m du Galiton depuis la mer.

Une carrière fut installée sur la Galite pour la production des moellons de construction. Une fois le chemins d'accès réalisé, le sommet fut arrasé pour créer une plateforme pouvant accueillir le phare.

Nous ne disposons que de peu d'informations sur la construction des batiments. Quelques Galitois y auraient pris part . Mais, une documentation assez riche existe sur la construction de l'appareil qui était à la charge de la France conformément à l'accord de 1879. La métropole avait de nombreux problèmes, sans doute, plus urgent à traiter que la construction de ce phare loin au Sud. Mais la sécurité du traffic maritime en dépendait, l'Empire apportait un soutien majeur à la Métropole.

Ainsi, le ministre de la Marine écrit le 13 février 1917 à son collègue des Travaux Publics, des Transports et du Ravitaillement pour l'encourager à terminer l’éclairage dans les meilleurs délais. Pour accélérer les travaux, il lui demande de commander, auprès des établissements : la Société Harlé et Compagnie (Anciens Etablissements Sautter-Harlé), pour le compte de la Marine, un appareil spécial à quatre réflecteurs métalliques dorés. Il s'agit d'un appareil d'un nouveau type, qui donnera des éclats moins nets, mais qui coute moins cher et est fabriqué plus rapidement qu'un équivalent à optique en verre. Il donnera quatre éclats groupés toutes les 20 secondes. Le devis se monte à 118.145 F, fourniture livrée en gare de départ à Paris . L'opération totale correspond à 135.000 francs : transport jusqu’à pied-d’œuvre, les montages et les essais assurés par les soins du Service de la Tunisie. L'appareil est construit à Paris, sa nouveauté veut qu'il soit testé. Installé sur une tour, il est essayé avec l'accord u Gouverneur Militaire de Paris, le Général Dubail. Aucun faisceau ne doit apparaître dans le secteur allant du Nord à l'Est où se déroulent les combats. Un accord est donné pour la période allant du 25 janvier au 25 février 1918, mais le bureau de la DCA doit être prévenu 24 heures à l'avance et les essais peuvent être arrêtés à tout instant en cas d'urgence. Cette période est allongée d'un mois, les premiers essais n'ayant pas été concluants.

L'appareil est installé et la lanterne terminée le 1er janvier 1919.

La réception définitive a lieu dans la nuit du 15 au 16 mai 1919 comme l'indique le rapport en date du 30 mai 1919 signé par l'ingénieur de l'arrondissement de Tunis-Est : de Willot-Beauchemin. Les essais antérieurs en 1919 pour débarquer sur l'îlot ont été vains, le fabricant de l'appareil commençait à s'inquiéter sur le bon état de l'appareil resté sans entretien. Les essais ont été réalisés avec la participation du Capitaine Chardot, Commandant du baliseur Eugène Résal, et de Monsieur Basso, Mécanicien du service des phares. Les gardiens du Phare du Cap Serrat situé à 23 milles déclarent avoir vu de manière très nette le feu du Galiton où celui du Cap Serrat est faiblement visible.

Il